ÉP.5 : Double Peine

Parent ou Travail ?
1. La Fiction
– Bonjour Nina, merci d’être venue aujourd’hui, introduit Catherine en lui montrant du doigt une chaise en face de son bureau.
Le métal froid la saisit au moment où elle s’assoit. Elle regarde autour d’elle en attendant que sa manager finisse de cliquer frénétiquement sur sa souris.
– C’est bon, j’ai ton dossier sous les yeux ! On va pouvoir commencer. Comme je disais, merci de t’être déplacée au bureau. Cet échange était important pour nous deux et …
Nina laisse Catherine déblatérer sans vraiment écouter. Elle se doute de ce qui va suivre et elle essaie de maintenir une respiration calme. Elle inspire un dernier coup et reconnecte à la conversation.
– … Comme je te l’avais expliqué, l’objectif est d’aborder tes performances qui sont en berne ces derniers mois. On va voir comment rectifier la barre ensemble. Ça te va ?
– Oui… oui je crois, bredouille Nina, tout en essayant de mettre ses idées au clair.
Il faut dire qu’elle a peu dormi cette nuit. Sa fille avait une fièvre très élevée, elle a passé plusieurs heures à la bercer. D’ailleurs, elle espère qu’elle va bien et que … “BIP, BIP, BIP”. La montre s’active à son poignet et coupe son flux de pensée. Catherine, les sourcils froncés, croise les mains sur son bureau sombre et soupire d’agacement.
– Tu vois Nina, c’est exactement ce genre de comportement qui pose problème.
– Je suis désolée Catherine, vraiment. C’est juste que …
– Je sais Nina. Et je comprends … du moins je comprenais au début. Mais là, ça fait six mois que tu es revenue de congé maternité et les alertes Harmonium ne se calment pas. Je dirais même que c’est l’inverse. Et aujourd’hui particulièrement, on est là pour parler de tes performances et tu te permets de penser à autre chose ?
Nina voudrait parler mais sa gorge est tellement serrée qu’aucun son ne traverse sa bouche. Elle ne peut pas s’empêcher de trouver ça injuste. Sa fille a commencé la collectivité et en plein hiver, autant dire qu’elle est malade toutes les semaines. Elle s’est pourtant donnée à 100% dans son travail, malgré les nuits hachées, l’inquiétude et la fatigue générée par ce nouveau rôle de maman dont elle a tout à apprendre et … “BIP, BIP, BIP”.
– Focus Nina ! claque Catherine en concert avec ses doigts. Rien qu’aujourd’hui, j’ai reçu neuf alertes de “pensées non-professionnelles” par Harmonium. Tu dois vraiment apprendre à ne pas surinvestir ton rôle de mère. Tu es au travail, alors concentre-toi sur le travail. Je dis ça pour toi. A quoi bon être obnubilée par ta fille alors qu’elle est très bien prise en charge dans sa crèche. C’est ce que tu m’as dit non ?
– Oui c’est vrai. Mais tout ça est … difficile quand même. Mais je vais m’améliorer là-dessus, je te le promets.
– Tu m’avais déjà dit ça il y a un mois et je ne vois pas d’amélioration. Tu sais pourtant que la norme dans l’entreprise est de cinq alertes max par semaine. Ça te semble réaliste d’atteindre ça d’ici la fin de l’année ? Comment je peux t’aider ?
Nina serre les dents. Elle a juste envie de tout envoyer valser par moment mais économiquement elle n’en a pas le droit.
– Je vais y arriver, je t’assure. Et cinq par semaine, ça me parait faisable oui.
– Je vais tout de même t’inscrire à la formation équilibre pro-perso. Il faut vraiment que tu apprennes à limiter les pensées parentales sur le temps de travail.
Sa manager la fixe intensément, comme si elle cherchait à voir si Nina allait flancher. Mais elle soutient son regard sans sourciller et Catherine enchaîne.
– Bien, il faut parler de tes absences à présent. Tu as mis l’équipe en grosse difficulté deux fois sur ces six dernières semaines. J’ai conscience que tu ne peux pas contrôler quand ta fille est malade mais il faut que tu comprennes aussi la position dans laquelle tu as mis tes collègues. Tu n’y peux rien mais ça été compliqué pour eux, ils ont dû tout compenser. Ce n’était pas simple tu sais ?
Nina bredouille et n’entend plus vraiment la suite de la conversation. Elle a l’impression que l’atmosphère s’embrume et elle se contente d’acquiescer. Deux heures plus tard, en sortant, elle acquiesce encore en promettant de faire plus d’efforts.
Une fois sur les dalles humides en bas de sa tour, elle sort son téléphone et voit quatre appels en absence de la crèche. Son cœur bat à tout rompre quand elle appuie sur le bouton de rappel.
– Ah enfin, Mme Holmes. On a essayé de vous appeler à plusieurs reprises. Votre fille a une forte fièvre. Il faut venir la récupérer.
– Maintenant ? demande Nina en devenant livide.
– Oui, maintenant.
Le soir, Nina est soulagée car sa fille a réussi à manger un peu malgré sa température. Elle lui lit une histoire tout en caressant doucement ses cheveux de soie. Au moment où elle referme les pages du livre, un léger malaise s’empare d’elle en pensant à l’énième dossier qu’elle ne pourra pas rendre en temps et en heure.
“BIP, BIP, BIP”. Harmonium s’active : “Pensées professionnelles détectées en heures parentales” .
2. Le décryptage
“Travailler comme si on n’avait pas d’enfants et élever nos enfants comme si on n’avait pas de travail.”
Cette phrase a été le point de départ de cette fiction. Avec la volonté de parler de l’impossible équation de la parentalité au travail : être pleinement présent partout à la fois.
Le système du travail n’a pas été pensé pour les parents. Notre modèle s’essoufle, et les structures évoluent doucement (j’ai pour projet de réaliser un reportage sur les innovations qui permettent de repenser la compatibilité de la parentalité et du travail. Stay tuned.)
Résultat : une double injonction impossible.
Au travail : effacez que vous êtes mère
Notes, rapports, études analysent l’impact de la maternité sur la carrière. La “pénalité maternelle” est réelle (exacerbée pour les mères solos) : baisse de salaire, ralentissement de carrière, discriminations à l’embauche.1
Pour avancer, beaucoup de mères apprennent à “ne pas trop déranger” avec leur maternité au travail. Harmonium est la métaphore de cette surveillance invisible et le message implicite est : votre maternité est un problème professionnel. Cachez-la.
Parfois, c’est plus insidieux. On comprend votre situation mais on vous la reproche quand même.
Avec votre enfant : le travail ne disparaît pas
C’est là que le piège se referme : vous culpabilisez au travail de ne pas être avec votre enfant. Vous culpabilisez avec votre enfant de ne pas avoir assez avancé dans votre travail.
Votre travail continue de tourner en fond dans votre tête :
- Les notifications qui ne s’arrêtent jamais
- La culpabilité de ne pas avoir fini vos tâches
- La pression de “prouver qu’on est engagé”
A cela s’ajoute l’attente d’être disponible pour son enfant dès qu’il en a besoin (enfant malade, crèche fermée, nounou absente, vacances scolaires qui ne coïncident pas avec les congés pros…). Cela s’entend mais pas en espérant des parents de pouvoir mettre le bouton off sur le travail à la demande.
N’être jamais pleinement nulle part. C’est cette double peine qui épuise.
“Being a working mum is so great because every day you get a fresh opportunity to feel like you’re failing at two things.”
3. Contre-mesures
On souffle, toute cette situation n’est pas une fatalité. Je vais évoquer des contre-mesures individuelles, mais seules, elles ne feront pas de miracle. Le problème est structurel, et il ne doit pas reposer uniquement sur les parents épuisés.
Choisir vos batailles
Vous ne pouvez pas tout faire parfaitement. Identifiez ce qui compte vraiment pour vous :
- Où est-ce que ma présence est irremplaçable ? (ex : le coucher de mon enfant, telle réunion)
- Où est-ce que je peux lâcher du lest ? (ex : les slides pas au top, le dîner qui n’est pas fait maison)
L’objectif : être pleinement présente sur quelques moments clés, plutôt que coupée en deux partout.
Poser des limites claires (même si c’est mal vu)
Toutes ces petites notifications professionnelles à toute heure sont de la pollution mentale.
- Désactiver les notifications Slack/Teams/email après l’horaire X
- Refuser les réunions après l’horaire X
- Communiquer ses horaires clairement (en tenant compte des attentes de votre service)
Oui, ça peut être mal perçu. Mais c’est la seule façon de ne pas partir en vrille.
Nommer le système
Encore une fois, on ne fait pas reposer toute la responsabilité sur les parents individuellement et on reconnaît que le système doit évoluer. Le problème n’est pas votre “mauvaise gestion du temps” ou votre “manque d’organisation”. Le travail n’est pas pensé pour intégrer la parentalité.
Vous n’avez pas à vous excuser d’avoir un enfant.
Voyez comment agir collectivement au niveau de votre entreprise / service : parler de politiques de flexibilité réelles (pas juste du marketing RH), normaliser la parentalité visible au travail, aménager le temps de travail, etc.
Demander du collectif
Il existe tant d’actions possibles. J’aimerais y consacrer un reportage pour ne pas survoler ce sujet. En attendant, si vous connaissez des initiatives intéressantes sur cette thématique, n’hésitez pas à me les pointer !
PS : Et si vous n’avez pas d’enfant mais que vous connaissez des parents épuisés : envoyez-leur cet article. Ça les aidera peut-être à se sentir moins seuls.
« Tous droits réservés. »

Camille Pelletier : coach et autrice sur le travail
Basée à Nantes, je travaille en présentiel et à distance pour l’ensemble du marché francophone. Spécialisée en reconversion professionnelle, j’ai à coeur d’accompagner ces transitions certes effrayantes mais tellement bénéfiques pour ceux qui osent sauter le pas
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