ÉP.3 : Juste « 5 minutes »

La tyrannie des micro-routines
1. La Fiction
Manon a toujours voulu être cette femme qui répond rapidement à ses amis, qui se cultive, qui apprend des nouvelles compétences, qui prend soin d’elle, qui fait du sport, qui a un teint lumineux, qui est à jour dans ses mails, qui fait de la veille sur son expertise, qui rend service et qui entretient son réseau.
Le seul tout petit problème, c’est le temps. La journée se cantonne obstinément à 24 heures.
Et cela fait des années qu’elle essaie de tout caler. Elle entend tout le temps parler de nouvelles idées de routines qui ne prennent que 5 minutes. Mais elle arrive rarement à les maintenir, faute de temps. Et elle finit irrémédiablement par culpabiliser de ne pas réussir à garder des habitudes aussi peu chronophages.
Un matin, elle se blâme en quittant son appartement car elle a complètement loupé sa “miracle morning routine”. Mais ce jour-là, grâce à un collègue, elle entend parler de l’entreprise Thêta. Celle-ci propose en ce moment de réaliser des tests sur un nouveau produit en développement, Noctis, un casque neuronal révolutionnaire qui agit la nuit et dont la promesse est de “récupérer les heures gâchées en sommeil profond“.
Sa curiosité est piquée. Elle s’inscrit sur la liste d’attente des cobayes et attend avec impatience le premier rendez-vous. Elle s’imagine déjà pouvoir réduire drastiquement son temps de sommeil et gagner des heures de vie par jour. Quelle aubaine !
Les entretiens avec Thêta se passent à merveille. Elle trouve que les risques et les effets secondaires sont parfaitement acceptables et valent le coup. Lorsqu’on lui annonce qu’elle est retenue pour les tests, Manon signe direct. Noctis va comprimer ses cycles de sommeil profond et elle va gagner au moins 3h30 par jour. Trois heures trente !
Le premier jour, elle se réveille à 6h40. Elle se lève, fraîche comme la rosée du matin. Et elle s’engage dans sa routine bien-être.
6h45 : 10 minutes de visualisation guidée, pour “ancrer sa journée dans l’intention“.
6h55 : 5 minutes d’étirements, histoire de réveiller son corps en douceur.
7h00 : 10 minutes de découpage, mixage, nettoyage pour un smoothie vert maison. Parfait pour avoir tous les nutriments nécessaires et booster son énergie.
Ce jour-là, elle se sent au top, plus concentrée et énergisée que d’habitude.
Le quatrième jour, elle décale son heure de coucher de 23h30 à 23h50. Elle va enfin prendre le temps de lire des études de cas qu’elle enregistrait sans jamais consulter. Noctis a comprimé son temps de sommeil sans problème et aucune sensation de fatigue ne se fait sentir.
Le seizième jour, Manon émerge à 6h35. En effet, 5 minutes de journaling de gratitude, “ça change la vie“, a-t-elle vu sur les réseaux. Elle écrit comme ça lui vient et effectivement ça fait du bien. Elle profite également à présent des transports pour faire 5 minutes de cours d’espagnol sur une appli dédiée.
Le vingt-et-unième jour, elle modifie à nouveau les paramètres de Noctis et se met au lit à minuit. Un collègue a parlé des bienfaits incroyables de la méditation avant de dormir. Manon lance un audio guidé. 10 minutes pour “sortit du mental et lâcher prise“. Elle reconnaît qu’elle s’endort de façon plus apaisée que d’habitude.
Le trente-huitième jour, Manon modifie à nouveau sa routine matinale. Elle demande à Noctis de comprimer directement 30 minutes supplémentaires. Thêta a prévenu qu’il fallait qu’elle y aille progressivement mais le bilan du premier mois avec eux a montré qu’elle réagissait super bien à la compression de son sommeil. Alors elle tente.
6h15 : 15 minutes de lecture, pour tous les classiques qu’elle mourrait d’envie de lire.
6h30 : 15 minutes de HIIT, “ça suffit pour rester en forme, pas besoin d’une heure à la salle“ lui a conseillé une amie coach sportive. Manon saute, elle sue, elle sent son cœur cogner bizarrement dans sa poitrine. Mais elle tient. Ce n’est rien à l’échelle d’une journée.
Le quarante-neuvième jour, sa manager lui demande de faire un weekly pour démarrer la journée à 8h, “juste pour s’aligner en équipe, 25 minutes c’est rapide.” Manon est tiraillée, elle n’a pas envie de grappiller sur tout ce qu’elle a réussi à mettre en place. Mais elle a l’impression que sa concentration fluctue, et que les conversations avec ses collègues arrivent avec un léger décalage. Elle finit tout de même par régler le casque de façon à se réveiller à 5h50 et se note d’en parler à Thêta au prochain bilan.
Le soixante-cinquième jour, Manon décide de se coucher à 00h10 pour avoir le temps de faire une routine de soin complète en 6 étapes. 10 minutes chrono. Avec Noctis, elle a enfin le temps de prendre soin d’elle. Elle se regarde dans le miroir. Ses cernes semblent cependant plus profondes. Mais les analyses de Noctis faites avec Thêta au bilan du 2ème mois lui ont montré que son corps récupère correctement. Elle doit juste s’habituer.
Les semaines passent et Manon ne cesse de reprogrammer Noctis.
Elle arrive au bureau avant tout le monde. Un collègue l’alpague “Manon, tu aurais juste 5 minutes pour relire ma présentation avant la réunion de 10h ?“ Manon sourit. Elle a du temps, elle a Noctis. À peine a-t-elle fini que son téléphone vibre. Une ancienne camarade de promo lui propose un petit café virtuel via Linkedin, “juste 15 minutes pour rattraper le temps perdu ?“ Manon accepte. C’est important le réseau. Elle clique sur envoyer quand sa mère l’appelle, “ma chérie, tu peux regarder pour mon billet de train ? Ça va te prendre juste deux minutes toi avec l’appli.” Dans la foulée, sa manager lui envoie un Slack, “on se fait un stand-up meeting ? Juste 10 minutes pour se caler.“
Quand Manon rentre très tard chez elle, son appartement est un peu en désordre. Une méthode connue dit qu’il faut juste 15 minutes de rangement par jour pour ne pas se laisser submerger. Alors elle range. Puis elle ouvre son appli d’art, 5 minutes, pour “découvrir facilement une œuvre par jour”. Elle se souvient qu’elle n’a pas répondu au vocal de Sophie. Elle répond en 3 minutes. Elle enchaîne avec une lecture de développement personnel, “juste un chapitre par jour et tu transformes ta vie.“ Elle lit les mots mais ils ne s’impriment pas vraiment. Mais elle coche la case mentalement. Yoga du visage, 5 minutes, pour “prévenir le vieillissement et tonifier les traits“, a-t-elle lu sur la couverture d’un livre acheté la veille. L’appli de langue sur son téléphone lui envoie une alerte, “ne brisez pas votre série ! Juste 5 minutes d’espagnol par jour !“
Manon souffle un grand coup. Il faudrait peut-être qu’elle rajoute 10 minutes de cohérence cardiaque pour gérer tout ce stress ? Soudain, elle réalise qu’elle ne sait plus quel jour on est. Est-ce qu’on est mardi ? Jeudi ? Elle n’a pas le temps de vérifier son calendrier que son réveil sonne pour démarrer une nouvelle journée.
Hein ? mais elle n’a même pas eu le temps de se coucher !
Dormir, ça lui manque. Elle aimait bien ça en fait.
2. Ce que nous dit cette fiction
Tout d’abord, je m’excuse si cette lecture vous a paru oppressante ! Il faut dire que toutes ces injonctions le sont. J’en viens à parler de “tyrannie des micro-routines”.
Je vous détaille deux pièges majeurs :
L’effet cumulatif
Le piège est simple : individuellement, chaque habitude semble vertueuse et raisonnable.
- 5 minutes de respiration ? Pas grand chose à l’échelle d’une journée.
- 10 minutes pour un call rapide ? Ce n’est rien.
- 10 minutes de lecture ? Faisable.
- 15 minutes de sport ? Ça passe.
- 20 minutes de cuisine saine ? Responsable.
Mais cumulées ? Ça devient une addition infernale assez dévorante. Cependant, c’est dur d’y résister. La culpabilité peut rapidement prendre le dessus, surtout quand on est le genre de profil qui a envie de “tout bien faire”.
Le coût de transition
Passer d’une tâche à l’autre demande de l’énergie au cerveau. Faire 12 tâches de 5 minutes est plus fatiguant que de faire une tâche d’une heure. Par ailleurs, dans la fiction, Manon ne fait pas “juste” 15 minutes de sport, elle doit sortir le tapis, se changer, faire sa séance, ranger, se doucher. On oublie souvent toutes ces “actions satellites”. Le “15 minutes” en coûte en réalité 25 voire plus.
Résultat de ces pièges : vous rognez sur votre sommeil, vous courez partout, votre to-do vous paraît à rallonge, vous êtes en tension. Et vous finissez plus fatigué.e qu’autre chose. Et ce qui censé être du plaisir (lire, appeler une amie, prendre soin de soi) devient une case à cocher chronométrée sans en profiter réellement.
Or, votre temps et votre attention sont extrêmement précieux.
Une voie possible : un élagage radical. Listez toutes vos micro-routines et micro-engagements. Regardez l’ensemble. Et posez-vous ces questions :
“Si je ne gardais que 3 de ces routines en ce moment, lesquelles me feraient réellement du bien ? Lesquelles sont adaptées à mes besoins actuels ?’”
Pas ce qui est “bon pour vous” selon des injonctions extérieures. Ce qui vous fait du bien à vous.
Ces 3 routines deviendront vos priorités du moment, focalisez-vous sur elles, et oubliez les autres. Rappelez-vous que les journées ne durent que 24h et elles passent vite !
Le “en ce moment” est important. Les priorités selon son contexte de vie peuvent évoluer rapidement et il convient de se réinterroger régulièrement.
3. Le Défi
Cette semaine, votre défi est de faire l’inventaire de vos “juste 5 minutes” et de faire une belle soustraction.
Les règles du jeu :
- Prenez une feuille et listez tout : vos routines matinales, vos routines du soir, vos micro-engagements professionnels récurrents, vos obligations “rapides” que vous vous imposez.
- Évaluez le temps sur une journée à côté de chaque item et additionnez le tout sur une journée (ou une semaine si c’est plus parlant) pour avoir une vue globale.
- Posez-vous ces questions pour chaque routine :
- Est-ce que je l’ai choisie ? Ou est-ce qu’on m’a dit que “je devais” ?
- Est-ce que ça me fait vraiment du bien ? Ou est-ce que je le fais par culpabilité ?
- Si je l’enlève, qu’est-ce que je perds vraiment ?
- Si je ne peux pas y consacrer au moins 30 minutes de vraie qualité, est-ce que ça vaut le coup de le faire ?
- Barrez en rouge ce qui ne passe pas le test : soyez radicale. Vous n’avez pas forcément besoin de 15 routines. Tentez le quotidien avec 3-4 choses qui vous font vraiment du bien.
- Partagez en commentaire : est-ce que vous avez d’ores et déjà des “juste 5 minutes” dans le viseur à la lecture de cet épisode ?
L’objectif : Il s’agit de vous rappeler que votre temps est une ressource finie. Et que faire tout ce qui ne prend “que quelques minutes”, c’est renoncer à prendre le temps pour ce qui vous fait vraiment du bien sur la durée.
« Tous droits réservés. »
Vous avez aimé ce format ? Continuez sur l’épisode 4 : L’indice 100.

Camille Pelletier : coach et autrice sur le travail
Basée à Nantes, je travaille en présentiel et à distance pour l’ensemble du marché francophone. Spécialisée en reconversion professionnelle, j’ai à coeur d’accompagner ces transitions certes effrayantes mais tellement bénéfiques pour ceux qui osent sauter le pas
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